
Rachid Benzine, L’homme qui lisait des livres, Julliard, Paris 2025
Comment raconter le drame des Palestiniens depuis 1948, et même un peu avant ? Ce n’est qu’une lente débâcle de quatre-vingts ans dont le fait qu’elle puisse encore empirer dépasse l’imaginable. Le narrateur est un photojournaliste. Il se fait le rapporteur du protagoniste, « l’homme qui lisait des livres », Nabil Al Jaber, né au premier jour de 1948.
Il raconte sa vie, ses stratégies pour vivre, pour survivre, pour ne sombrer ni dans la barbarie, ni dans la violence, jusqu’aux représailles suite aux attentats du 7 octobre 2023 qui l’engloutissent. La mort, et avec elle l’injustice, la pauvreté, le mépris, la souffrance, la mort étend son empire. Primo Levi, victime juive du nazisme, faut-il le rappeler, formule l’horreur, hier, aujourd’hui et demain. « On a parfois l’impression qu’il émane de l’histoire et de la vie une loi féroce que l’on pourrait énoncer ainsi : « Il sera donné à celui qui possède et il sera pris à celui qui n’a rien ». »
Plusieurs fois, pour Al Jaber, le consolateur, et les siens, la lecture, frénétique, est salut. Ce n’est pas le renversement de l’oppression, mais des mots pour rester humains, ceux de la poésie en premier. C’est le seul salut possible : rester humain. Et dans les ruines de Gaza, la conversation littéraire qui donne des mots à la vie, ferait presque oublier l’extermination.
Job capitule et se courbe, pense Nabil, il se tait, renonce devant la question « pourquoi le mal ? ». Job a tort. Mais existe-t-il d’autres chemins quand la communauté internationale ne lève pas le petit doigt, quand les pays Arabes eux-mêmes lâchent les Palestiniens. Nabil ne répond pas non plus, mais, et c’est immense, se faisant passeur de mots, il transmet à qui le veut, le peut, la force d’être humain par le salut dérisoire et encore disponible des mots.
La transmission est vaine pour le peuple emporté par un génocide. Là ce n’est plus le récit mais la barbarie de l’Etat d’Israël.


