C. Djavann, Et ces êtres sans pénis ! (roman)

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C. Djavann, Et ces êtres sans pénis !, Grasset, Paris 2021

On ne sait, à part le dernier chapitre, ce qui relève de la fiction ou de la réalité, dans le roman de Chahdortt Djavann. C’est que la réalité peut-être plus mortelle que la pire des fictions et que la fiction, même improbable, laisse entendre que l’humanité, les femmes d’abord, ne sont pas faites pour subir les pires violences, renverse les évidences idéologiques ou factuelles. Le texte ne manque pas d’humour, grinçant ; le surgissement dans la fiction de l’auteure est vraiment original. « La littérature, la fiction, n’est rien d’autre qu’une revanche imaginaire sur la réalité. » Lorsqu’il n’est pas possible de changer le monde, lorsqu’il faut trouver des stratégies pour vivre, encore.

Le cadre est celui du régime islamiste iranien, et particulièrement la violence qu’il réserve à « ces être sans pénis ». Une haine du régime est nourrie par la mise en intrigue de faits divers ; Négar et Leili, Sara, une deuxième épouse ‑ sans nom ‑, assassinée par son mari, leurs histoires sont celles, aussi incompréhensibles qu’incontestables, d’une société qui n’existe qu’à opprimer jusqu’à la majorité de sa population. Comment cela est-il possible ? Pourquoi cela est-il possible ? A quoi cela sert-il ? Quel intérêt peuvent bien y trouver les mâles ? Vivre d’être plus forts, vivre d’opprimer. C’est tellement outrancier que l’on en oublierait qu’il n’y a pas qu’en Iran que l’égalité de dignité des hommes et des femmes n’est pas la norme.

Ce qui rend la religion détestable, plus que son dogme ou ses rites, c’est l’usage de la force, la violence institutionnelle qui détruit et opprime les personnes aussi bien que l’art de vivre et la culture. Une religion peut-elle paraître un tant soit peu porteuse de vérité et d’avenir tant qu’elle assène par la force ce qu’elle estime nécessaire ? A croire qu’elle ne pourrait prendre sens que par ce qu’elle suscite de réaction, de rejet, d’aspiration à la liberté et à la vie, en les empêchant. La religion des mollahs et des ayatollahs nourrit une pensée des Lumières sans cesse réinventée.

On sera peut-être moins séduit par l’aspect idyllique ou paradisiaque de la société alternative. Peut-être est-ce mieux que cette dernière demeure impossible, farfelue même, pour que l’on ne se prenne pas à rêver du grand soir ou du paradis sur terre. On sait combien les messianismes et autres utopies ont généré de catastrophes. Que seulement l’on trouve dans la fiction la force de dénoncer l’horreur et la ressource de vivre, avec les moyens du bord, une humanité… humaine.

L. Murat, Proust roman familial

Robert Laffont, Paris 2023 (Prix Médicis essai)

Le moindre des intérêts de Proust, roman familial, n’est certes pas de donner une impétueuse envie de lire ou relire La Recherche. A travers l’histoire, évidemment re-composée, ou tout simplement écrite, composée, de sa propre expérience, Laure Murat met en évidence l’efficace, l’efficience de la littérature.

S’il s’agissait d’autobiographie, de témoignage, cela pourrait être intéressant, tout comme si était présentée une étude universitaire. Bien que l’érudition se devine sans jamais se montrer, le texte ne relève pas de la critique littéraire non plus. On pourrait davantage parler d’un essai de sociologie, ce que fait la lecture, et tout particulièrement, celle de Proust, en éclairant, montrant, décodant le monde, en émouvant et mouvant le lecteur.

La Recherche décrit et déconstruit le monde, et d’abord celui dont l’autrice est issue. Pas plus que l’intérêt de Proust résiderait dans la proximité du beau-monde, le texte de Laure Murat ne concerne et ne vaudrait que pour celui-ci. Aussi séparée qu’elle se veuille, la mise en scène de l’aristocratie dans La Recherche, permet, ne serait-ce que par ricochet ou par effet miroir, d’éclairer les, des, fonctionnements largement partagés de la vie en société.

Le cadre hypernormé de l’aristocratie est démonté par Proust, liens qui figent, arraisonnent, desserrés voire défaits. C’est le royaume de l’apparence, du paraître, où il convient – ce sont bien des convenances – d’évoluer dans la société de façon policées au point de ne jamais exprimer l’âpreté ou la jubilation, l’ennui ou l’indifférence de l’existence. « L’aristocratie, royaume du signifiant pur et de la performance sans objet, est un monde de formes vides. »

Toute littérature digne de ce nom propose d’essayer des mondes, de « percer de nouvelles perspectives » et celle de Proust permet d’exister dans une forme d’alternative au monde hiérarchique et traditionnel, celui de la transmission de l’identité que l’on croit immuable et qui est cultivée, protégé comme un patrimoine ou un monument historique, à vouloir être sans cesse répétée.

Le passage à une autre manière de vivre est libération et rupture, violente, sans retour, comme un impératif catégorique : « Choisis la vie ! ». Dans la Recherche, l’homosexualité est refoulée ou du moins clandestine, alors même que le roman la fait venir au grand jour. Ce que Proust en dit comme devant être cachée constitue une sorte de Pride. C’est un des aspects parmi d’autres de la vie de l’autrice qui trouve dans la lecture de Proust une porte de sortie (du placard). Terreur que la réaction de sa mère : « tu es une fille perdue », une prostituée, une fille que je perds, qui est morte, une fille condamnée…

Ce qui se joue dans la lecture de la Recherche est ainsi une série d’expériences de libération, et ce n’est pas sans raison que l’on pourra parler d’expérience de salut. Il n’y a pas à attendre les Lumières et la Révolution pour parler de liberté comme but, et non comme moyen ou condition seulement. « C’est pour notre liberté que le Christ nous a libérés », écrit curieusement mais sensément Paul. Le grec de Galates 5, 1 ne fait pas problème, mais les traducteurs sont à ce point décontenancés par ce qui leur paraît un pléonasme, qu’ils inventent des contorsions qui n’ont pas lieu d’être et enchaînent là où tout dit la liberté.

Le dernier chapitre de Laure Murat parle de salut ‑ non religieux ou théologique : vie humaine, libérée autant que possible, ce qui rend la vie vivante. Il existe, on le sait des vies de moribonds, et même des moribonds volontaires, de moribonds qui agencent le monde en mort, des vies mortifères. Le portrait peu amène que trace plusieurs pages de la mère de l’autrice, en fournit un exemple éloquent. Et ce qui ouvre la possibilité d’un vent de liberté est une forme de quête, où non seulement l’on se reconnaît indigent, manquant, mais où l’on éprouve que, plus l’on (Re)cherche, plus s’excite le désir, plus ce qui est désiré se dérobe, manque, ou plutôt, plus ce que l’on en attrape ou retient n’est pas cet objet. Ainsi l’attente du baiser du soir qui ouvre le roman de Proust. La Recherche se nourrit du manque.

Dans un univers sans foi, ces mots et cette expérience ont la même forme que ce dont témoignent les mystiques en face d’un christianisme qui, à bien des égards, fonctionne lui aussi comme la transmission d’une tradition muséographique ou identitaire et non vivante, une apparence normée et des règles de convenance qui font croire que tout n’est qu’amour, joie et paix, et dissimulent tant de bassesses et d’esclavages.

Denis Dercourt, Evreux (roman)

Denoël, Paris 2023

Est-il possible de raconter une histoire, la vie d’un homme, depuis ses parents jusqu’à ses enfants ? Quelles relations de cause à effet entre les choix d’un père ou d’un grand-père sur la vie de leurs descendants ? Comment ne pas succomber à une psychologie de pacotille ?

Le livre de Denis Dercourt est constitué d’autant de chapitres que d’années. On ne sait pas vraiment ce que vivent les personnages, ce qu’ils ressentent. Pas d’introspection. Pour la plupart, on ne saura d’eux que quelques moments, ceux qu’ils ont en commun avec le protagoniste. Le récit se présente comme un relevé factuel, froid, des actions des uns et des autres. Au lecteur de se « débrouiller » avec ce qui paraît autant de faits divers dans les journaux. Léon lit aussi, dans une langue qu’il ne connaît quasi pas, ce type de comptes rendus. Que sont les vies des uns et des autres, prises comme ce qu’en saurait un détective privé ? Assurément des occasions de condamner, de dénoncer, de faire chanter, morceaux d’un puzzle qu’il ne semble pas utile de finir pour en savoir plus que nécessaire.

Pourtant, on s’attache aux nombreux personnages du roman. Pourquoi ? Parce que seulement on continue, adultes, à aimer que l’on nous raconte des histoires ? Parce que plus que ces histoires, nos vies, sont interrogées, tout spécialement selon l’axe du bien et du mal ? Parce que nous savons, même sans jamais le dire, que toute vie à travers une biographie de fait divers, est bien davantage, est estimable, digne, du moins souvent. Qu’est-ce que bien faire, ou mal, lorsqu’il s’agit de vivre, de survivre, de trouver les moyens d’une revanche sur un passé qui nous échoie et que nous marque comme au fer et nous blesse irrémédiablement ou nous construit dans une capacité toujours renaissante à vouloir la vie : l’absence d’un père, sa trahison, la fidélité des mères, l’incapacité des uns à se tenir à une parole, la fidélité des autres à la leur, quoi qu’il en coûte.

Des aventures cabossées n’empêchent pas la bonté, des vies rangées n’évitent pas le désastre, maladies ou méchanceté, crimes, vengeances, ou incapacité d’assumer ses actes. N’importent pas à l’auteur les destins de chacun, mais ce que les rencontres donnent d’occasion de faire du bien ou du mal, y compris de faire du bien comme renvoi d’ascenseur. Faudrait-il croire que la vie est affaire de mérites et de rétribution du mérite ? Pourquoi certains semblent semer toujours la bonté quand d’autres paraissent tout faire en vue de leur intérêt, quitte à dépouiller ou détruire l’autre ? Pourquoi l’habitué au mal tient-il cependant des limites et met son honneur à ne pas spolier n’importe qui ?

Il n’y a pas de justice immanente. Tout est bien qui finit bien est un mensonge, celui des romans notamment, d’où le danger pour l’écrivain. Le livre de Job, lu au détour d’un chapitre, raconte depuis longtemps le non-sens de l’existence. Pourquoi nous mettre sous les yeux ces questions de toujours ? Pour nous obliger à suspendre notre jugement ? Pour interdire toute théorie ? Demeurer éveiller, ce pourrait être une manière de dénoncer le mal, sans même ouvrir la bouche, juste pour l’avoir vu. Ce pourrait aussi être une manière de compatir, juste d’être témoin. Ce pourrait enfin être une manière de faire le bien, juste en en rendant compte.

Evreux se lit facilement et agréablement. La froideur de faits divers ne parvient pas à refroidir l’attachement que l’on porte aux personnages, y compris les salauds. On finit par les aimer, au moins leur être attaché. Tour de force. Quant à la justice du ciel, d’après le pasteur qui enterre Léon, elle fait que même les salauds prennent part au banquet des noces. Décidément, sale temps pour la rétribution et le mérite !

Atiq Rahimi, Mehstî, chair des mots

passages d’un monde à l’autre, il ouvre à l’humain.

Chair des mots. Est-ce un oxymore. Le flatus vocis, le souffle de la voix est chair, c’est-à-dire aussi érotisme. Il n’y a pas ce chair sans désir, ou plutôt, les mots transforment la chair en désir.

Comme un écho, que le texte de Atiq Rahimi ignore : Kai o logos sarx egeneto, Et le mot est devenu chair.

Une poétesse persane dont la biographie est incertaine, au XIIe siècle, laisse quelques quatrains, que l’auteur lit, présente, met en intrigue dans un dialogue avec elle, Mehstî. Il passe par-dessus les siècles comme par-dessus les obstacles, l’impossibilité de la traduction. Ce n’est pas sans risque, y compris de récupération idéologique. Mais sans les passeurs de mots, sans les dialogues par-delà les âges et les cultures, c’est tout ce dont notre mémoire serait ignorante dont nous ne pourrions nous nourrir, réduits à un passé fait seulement d’un attachement infantile et affectif à notre mère. Les intégrismes ne savent rien de l’histoire et canonise comme passé ce qu’ils imaginent être la religion de toujours, celles de leurs pères les plus immédiats.

La poétesse qui parle et chante si crûment ne peut qu’apparaître comme une résistante à la phallocratie. La parole, la poésie est politique ; la chair, celle de la femme, ses cheveux qu’il faudrait dissimuler est politique. Aujourd’hui, en Iran, après le meurtre de Masha Amini, elles crient et chantent et espèrent à moins d’être tuées : Femme, Vie, Liberté ! « En détachant ton corps et ta poésie de toute métaphore, tu ne t’attaches qu’aux mots nus de la vérité. Mais cela ne t’empêche pas de jouer avec les expressions ambivalentes. »

« Un soufi, dans le silence de sa méditation, eut soudain la vision d’une femme se livrant aux jeux de l’amour dans une maison de passe. / Seigneur, soupire le soufi, de grâce, donne-moi cette femme ! / Non, fit la Voix, pourquoi n’as-tu pas prié que je te donne, toi, à elle ? »

Le sexe est subversif. Même le plus rigoureux des ascètes n’y peut rien. Pas étonnant que les religions s’en méfient. Ce n’est pas une question de genres, tous sont renversés ; les hommes ont besoin des femmes, c’est leur force jusqu’à la subversion ; (Le sultan aime son bel échanson ; c’est aussi la force subversive de l’homosexualité.) Le sexe et le désir, les mots de la poésie, hier et aujourd’hui, sont politiques. On comprend que l’homme oublie si vite qui s’endort pour ne pas rester pris dans les rets de l’amour, de la dépendance. Cachez ces cheveux que je ne saurais voir : refus de la confrontation au secret que nous sommes.

Les religions se méfient du sexe, les mots crus, nus. C’est qu’il est, comme l’ivresse du vin, une dénonciation de l’hypocrisie. Un cheikh dit à une débauchée : « Tu es ivre / Et à chaque instant tu te donnes à quelqu’un » / Elle lui répond : « Je suis ce que tu dis, certes / Mais toi, es-tu ce que tu parais »

Subversif ou salut de la foi, contrairement à ce que l’on pourrait penser. L’amour, l’aimance, y compris légère, y compris adultère ou prostituée, l’aimance comme religion, non pour faire de la vibration des corps un dieu, mais parce que Dieu serait amour. Ce n’est pas dit pas Atiq Rahimi. C’est une autre histoire, pas si différente cependant de celle de Mehstî, celle du Cantique des Cantiques.

V. Delecroix, Naufrage (roman)

V. Delecroix, Naufrage, Gallimard, Paris 2023

Vincent Delecroix est connu comme philosophe. Il a notamment travaillé la philosophie de la religion et Kierkegaard. Il a aussi publié quelques romans et essais ; son dialogue avec Philippe Forest, Le deuil. Entre le chagrin et le néant propose une réflexion tout à fait originale sur le refus de l’injonction à faire son deuil.

Est sorti en août dernier chez Gallimard un nouveau roman, Naufrage, dont le point de départ est un fait réel ; une embarcation de fortune chargée de vingt-neuf migrants sombre dans la Manche en novembre 2021. Une enquête est ouverte pour non-assistance à personnes en danger à l’encontre d’une militaire du Centre de surveillance et de secours. L’enregistrement des conversations avec le jeune qui appelle à l’aide conserve quelques phrases plus glaçantes que l’eau mortelle : « Tu n’entends pas. Tu ne seras pas sauvé. » et peu avant « Je ne vous ai pas demandé de partir en mer. »

On aurait pu craindre un texte de la bonne conscience, une sorte de leçon de morale, celle que la gendarme instructrice voudrait imposer au cours de l’enquête. Mais la fiction mène ailleurs, dans un long monologue de la militaire incriminée qui essaie de comprendre ce qu’elle a dit et sa responsabilité. Au trois quarts du récit, une pause dans ce dialogue avec elle-même fait effraction, racontant la tentative de traversée jusqu’à la noyade.

Le fait divers disparaît au profit d’une sorte de méditation, au sens de Descartes, une recherche de la vérité, du sens de ce que nous vivons, de ce qui est vraiment. Deux questions s’entremêlent et nous laissent, comme les dialogues de Platon, sans réponse, mais moins coupablement naïfs, moins ignorants de nous-mêmes : la question du mal et de la responsabilité, personnelle ou collective, politique et sociale, la question du salut puisque « tu ne seras pas sauvé ».

Le salut est-il possible et que signifie-t-il ? De la salutation (« Salut ! ») au secours reçu, on pourra lire une parabole d’une délivrance du mal et de la mort, ici et maintenant, l’exigence d’une justice qui viendrait enfin reconnaître tous ceux que leurs semblables ne peuvent pas, ne veulent pas voir. C’est aussi la militaire incriminée qui cherche à savoir ce qu’est sa vie, la valeur de sa vie, le salut pour elle aussi. L’auteur ne dit rien d’une dimension théologale du salut, même si perce ici où là un cri, venu du fond des âges et des tripes, vers un dieu qui pourrait sauver.

Eric Chacour, ce que je sais de toi (roman)

E. Chacour, Ce que je sais de toi, Philippe Rey, Paris 2023 (Prix Femina des lycéens)

On ne dit que du bien du roman d’Eric Chacour. Inutile de répéter ce que d’autres ont déjà rédigé. Au fur et à mesure que les pages se tournaient, je prenais peur. Cela allait se finir. Je voulais rester avec l’histoire, les personnages, l’auteur.

Beaucoup de douceur dans un monde de bruts, celui des préjugés et des évidences. La haine qui tue, comme s’il n’y avait pas déjà assez de la maladie ! La machination abjecte pour ne surtout pas remettre en cause ce que l’on pense, jusqu’à renier les siens. La certitude implacable d’être dans son bon-droit, puissance mortelle du dogmatisme. Ce n’est pas l’extrémisme d’une quelconque radicalité, seulement la banalité du mal sous couvert de défendre les valeurs. Violences d’abandons ou de trahisons. Mais pas un mot plus haut que l’autre, les conventions d’une culture majoritaire ou d’une microsociété en train de disparaître. Sauver la face, les apparences quitte à mourir et à tuer.

Le manque, l’absence, tiennent en haleine et font traverser les années et les océans à un ado, entre ces quatorze et dix-sept ans. Mais de celui qui occupe toutes ces pages, finalement, on ne saura pas grand-chose. Qu’a-t-il éprouvé à se découvrir un fils ? Que se sont-ils dit ? Se sont-ils aimés comme un père et son fils ?

Ne pas raconter est mensonge, dissimulation. C’est aussi la pudeur avec laquelle l’auteur considère ses personnages, une délicatesse dont ils ne ressortent que plus vivants, où se cache, cette fois, non le non-dit, mais la délicatesse. Le lecteur est ménagé par une narration qui ne se révèle explosive qu’une fois le livre reposé. Trop tard, le mal est fait, impossible de revenir en arrière. Abandonné par l’auteur, le lecteur a été mené à une forme d’expérimentation de l’abandon dont le récit vient de s’achever.

Librairie Passages, Lyon 07 02 2024

Michèle Rakotoson, Ambatomanga, le silence et la douleur (roman)

Ambatomanga – Le silence et la douleur     Atelier des nomades, 2022

Le cadre est celui de la guerre coloniale française à Madagascar en 1895. Mais le récit est celui de la guerre où qu’elle se déroule, non pas les batailles, (pas une n’est racontée, si ce n’est en quelques lignes, comme un souvenir furtif), que l’horreur du renversement de la paix qui affame, détruit et tue même loin des coups de feu. L’histoire est racontée depuis deux lieux d’observations, deux personnes, un officier français et un l’esclave d’un paysan malgache. C’est la même colère contre l’inexorable de l’impuissance, la même fatigue, la même et vaine fierté patriotique aussi, qui tâche de faire taire le même abattement.

Les français envoyés pour l’œuvre de civilisation (Jules Ferry dans son discours à la Chambre de juillet 1885), eux aussi sont victimes, envoyés à la mort contre et comme leurs adversaires. Le sont encore plus leurs hommes-à-tout-faire, indigènes d’autres colonies. Les uns et les autres sont victimes d’une campagne préparée en dépit du bon sens, ignorance de la situation et du terrain par l’état-major métropolitain, intendance mal préparée, manque de défenses contre le paludisme (seulement 25 militaires perdirent la vie au combat et quasi 6000, soit 40% des effectifs, moururent de la malaria ou de dysenterie).

Le roman raconte surtout ce qui arrive aux Malgaches et ce que les Malgaches font ou ne font pas de ce qui leur arrive. La rumeur et la peur paralyse la population, plus terribles que le palud ! Le pays est déjà aux abois, pauvre, rançonné par une dette de guerre depuis une décennie. Ses chefs n’ont pas la culture guerrière des assaillants et ne savent organiser une défense qui corresponde au danger.

Quel est le sens de l’existence lorsque les pays sacrifient leurs jeunesses, parce que l’un d’enrichit sur le dos d’un autre ? Quel sens lorsqu’un pays voit sa jeunesse fauchée à cause de l’avidité d’un puissant adversaire ? Dans ce monde que la Troisième République dit vouloir civiliser pour mieux cacher ses crimes (à l’époque l’extrême droite exige plutôt l’urgence de la revanche contre l’Allemagne) et qui a déjà reçu une première évangélisation, plutôt protestante, le recours au divin, le dieu chrétien ou les dieux ancestraux, est aussi nécessaire que vain. La sagesse malgache, sa culture faite notamment d’un maniement très subtil du discours, est vouée aux poubelles de l’histoire puisque l’Ile n’a ni la richesse, ni la force.

Les appels aux divers divins perdent tout sens, au point que plus le religieux est montré, plus les religions paraissent non seulement des impasses, insensées, mais encore des poisons qui font placer un espoir dans des paroles vides. Elles sont des rois nues qui empêchent que de voir la réalité en face, un opium, un auto-asservissement. Le christianisme des colons avec ses cantiques ne dit pas autre chose que l’animisme des sauvages.

Ecrire l’histoire du point de vue des perdants, c’est non seulement leur rendre un nom, mais encore dire l’horreur de la colonisation qui consiste à « voir l’autre comme un outil de production à bas prix ». La vie des pauvres n’importe pas. Si un dieu peut sortir vivant de la colonisation et de l’évangélisation qui l’accompagna, ce sera, peut-être contre ses missionnaires, qu’il s’est rangé du côté de ceux qui ont été piétinés, depuis Naboth ou Urie et tous ceux dont Amos prend la défense en dénonçant le forfait des riches et des puissants. Que l’on ait voulu faire cesser la théologie de la libération dit de quel côté encore récemment ce sont tenus les gardiens auto-proclamés du dogme !

Kaoutar Harchi, Comme nous existons, récit

Comme nous existons par Harchi Actes Sud, Arles 2021

C’est un court récit qui se lit comme un roman dans une langue simple et travaillée à la fois. Mais attention, danger. Un texte peut en cacher un autre, et c’est le cas. C’est un texte de sociologie, de sociologie de l’immigration et des banlieues. Certaines pages se lisent comme un documentaire, informé, renseigné, des événements qui… ont suivi la mort de Nahel ! Le jeune homme issu de l’immigration, comme l’on dit, né en France, français, a été tué à bout portant par un agent de police le 27 juin 2023. Comme si, avant même les événements de juin dernier, l’on savait que rien n’avait changé depuis vingt, quarante ans.

De la fin des années 80 à 2010 environ, une fillette de parents marocains grandit en France. Elle découvre ce qu’elle ne sait pas encore nommer – le racisme -, non seulement à travers les insultes et vexations, mais surtout les injustices. Elle prend conscience que ce qui n’est que normal quand on l’a toujours vécu s’appelle injustice. Elle apprend à renverser la logique de pensée que la société où elle vit impose à tous, y compris à ceux qui en sont les victimes.

En fin de secondaire – c’est la seconde partie du texte – l’adolescente commence à se forger une conscience politique ce qui la conduit à engager des études supérieures en sociologie. La littérature pour l’autrice comme pour beaucoup depuis 70 ans notamment devient une arme, une manière d’agir. Sont évoqués les événements de 2005 suite à la mort de deux ados, Zyed Benna et Bouna Traoré, et la force des mères, qui élèvent leurs garçons, contrairement à ce dont tous sont convaincus.

L’écriture est calme, paisible même. L’amour de la fillette devenue jeune adulte pour ses parents qui crève chaque page, pourtant, n’empêche pas la violence volcanique que l’agencement des événements et pensées parvient à faire entendre. Il n’y a pas les méchants contre les gentils ‑ aucun adulte responsable ne peut croire que le pays de Candy existe ! Il y a une sociologie postcoloniale qui en raconte au moins autant sur ce que vivent les migrants ‑ comme ils existent ‑ que sur l’inhospitalité banale et suffisante de ceux qui se pensent chez eux, parce qu’ils ne sont ni musulmans, ni basanés, ni pauvres, parfois pas nés en France, à la différence de tant de français, qu’ils ne parviennent pas à considérer comme tels, mythe délétère d’une France blanche et chrétienne, quand bien même tellement peu croient en Dieu.

Présentation des ressorts sociologiques du texte par l’autrice ou un entretien récent.

F.-H. Désérable, L’usure du monde, récit

Comment décrire un pays, le courage qui défie le joug dictatorial, les arrangements voire les complicités ? Comment ne pas distribuer les points, bons ou mauvais. L’histoire n’est pas faite de méchants et de gentils, catégories enfantines !

François-Henri Désérable offre un portrait caléidoscopique de l’Iran aujourd’hui qu’il visite juste après l’assassinat par le régime de Masha Amini (septembre 2022), les viols, les tortures et les condamnations à mort de tant de jeunes hommes et femmes.

L’usure d’un monde, publié en mai chez Gallimard, échappe aux simplifications, instaure un recul en s’inscrivant dans le sillage d’une autre traversée pays, en 1953, et de son récit L’usage du monde. Le livre partage des rencontres d’une poésie subtile et d’une force incroyable : une danse improvisée ‑ et interdite ; l’écho d’un cri dans les rues de Téhéran : « Femme, vie liberté » hurlé par une femme, encore ; l’urgence de la poésie pour survivre, y compris à l’agonie dans les geôles.
« Il n’existe pas de chemin sans terme
Ne sois pas triste. » (Haffez)

Et la liberté religieuse ? La foi, même la meilleure, devient haïssable à être imposée, violence. La tyrannie fait naître l’athéisme en Islam comme en Occident il y a trois-cents ans. Etre condamné, à mort, pour « inimitié à l’égard Dieu » ? Des mots insensés mais implacables et mortels.

– « Attends, je vais te montrer combien l’écho est merveilleux à Téhéran.
Elle a pris une grande inspiration, a mis ses mains en cornet, et aussi fort qu’elle le pouvait, elle a crié : Marg bar diktator ! – « Mort au dictateur ! » Pendant un seconde, pas plus – mais c’était l’une de ces secondes qui s’étirent, une seconde élastique – je suis resté interdit, stupéfait par son audace, et plutôt que de joindre ma voix à la sienne, de passer un bras fraternel autour d’elle, de mettre un poing en l’air et de crier à mon tour, instinctivement, presque sans réfléchir, j’ai fait un pas de côté. Je me suis tu, et j’ai fait comme si je n’étais pas avec elle. La rue était presque vide, il n’y avait que deux hommes un peu plus loin devant la porte d’un immeuble, pourtant j’ai pris peur. J’ai eu peur que ces deux hommes ne soient des agents du régime, ou que des agents du régime n’arrivent en trombe sur leur moto, peur de me faire tabasser, et de me faire arrêter, et de finir en prison, et d’y rester pour longtemps. Cela n’a duré qu’un instant, je ne suis pas même sûr que Niloofar s’en soit aperçue, mais moi, cette petite lâcheté, cette démission du courage m’a fait honte, oui j’ai éprouvé de la honte à m’être écarté de cette fille à côté de qui un instant plus tôt je marchai, avec qui je parlais, et que de la manière la plus éclatante, venait de me démontrer ce que c’était vraiment, en avoir.
Au troisième étage d’un immeuble, quelqu’un a ouvert sa fenêtre et a crié : « Mort au dictateur ! » Puis les deux hommes un peu plus loin dans la rue ont crié : « Mort au dictateur ! » Puis une voiture qui passait a klaxonné, et son chauffeur a baissé la vitre pour crier : « Mort au dictateur ! » Puis on a entendu des « Mort au dictateur ! » qui venaient d’une rue parallèle : c’était l’écho amplifié, prolongé, du cri de Niloofar qui se propageait dans les rues de la ville. C’était le merveilleux écho de Téhéran. C’était la nuit, traversée d’un éclair. » (pp. 41-42)

T. Ben Jelloun, Au plus beau pays du monde (nouvelles)

Tahar Ben Jelloun, Au plus beau pays du monde, Seuil, Paris 2022

Une série de quatorze nouvelles (publiée en octobre 2022) comme autant de micro-observations de la société marocaine contemporaine, surtout celle d’une classe sociale aisée, souvent installée entre le Maghreb et l’Europe. Des miniatures pleines de tendresses ou porteuses d’une violence terrible. Le déchirement d’une identité entre un pays dont on n’est pas ou plus et un autre dont on ne sera jamais totalement, soit que le racisme l’empêche, soit que la nostalgie d’un art de vivre l’interdise.

Au plus beau pays du monde dit l’exagération nostalgique au point que l’on ne sait s’il faut entendre le titre comme la joie et la fierté d’avoir la chance d’être de ce pays ou l’ironie qui dénonce le mensonge de ce que l’on serait obligé de dire à propos de son pays. Selon que vous lisez telle nouvelle plutôt que l’autre, selon que vous êtes sensible à la beauté d’une civilisation ou agressé par la force du destin ‑ Mektoub, c’est écrit ‑ vous oscillez d’une interprétation. Le titre du recueil, contrairement à ce qui arrive souvent, n’est pas celui d’une des nouvelles mais celui du poème qui ouvre le volume. Pas sûr qu’il permettre de trancher sur ce que l’auteur pense lui-même du plus beau pays.

La langue est belle, poétique. Cela ne fait qu’en rajouter au déchirement. Comment dire la méchanceté et la cruauté bellement ? N’est-ce pas déjà les civiliser, les policer, les amoindrir ?

La première nouvelle se joue dans la dernière ligne. C’est magnifique. Mais là encore, les interprétations sont ouvertes, rien n’est dicté. Non, ce n’est pas écrit, et c’est sans doute cela qui permet de dire, au premier degré, que l’on est au plus beau pays du monde.