P. Pascot, La prochaine fois que tu mordras la poussière

Panayotis Pascot, La prochaine fois que tu mordras la poussière, Stock, Paris 2023

Un premier texte qui se vend à plus de 100 000 exemplaires, voilà qui a de quoi intriguer. Ils ne sont pas nombreux les écrivains confirmés à atteindre de tels chiffres. Faut-il attribuer cela aux réseaux sociaux où l’auteur serait connu ? On trouve des critiques aussi positives que négatives du roman autobiographique, qui reprennent toutes les mêmes questions et affirmations, recopiant une campagne de communication, bien plus indigente que l’ouvrage.

On a reproché à l’auteur son écriture, la superficialité de son récit, son manque de construction. Certes, l’adverbe de négation, quasi systématiquement absent, est incorrect, mais nulle part, cela n’a été relevé. L’auteur lui-même parle du passage au monde adulte et ainsi d’une sorte de roman d’initiation. Pas sûr que ce soit le cœur du récit. On explique la dépression par les deux autres thèmes centraux, le rapport au père et l’homosexualité ; voilà qui fait plus que cliché alors même qu’il n’est pas certain que le lien de causalité se trouvent dans ces pages.

Ce qui particulièrement touche juste, c’est le récit de la dépression. Un jeune adulte au bord du gouffre, banalement, sans plus de raison que cela. La vacuité de la dépression, lorsqu’il ne parvient plus à s’estimer parce qu’il ne sait pas faire avec la sollicitude des autres, celle de son frère notamment. Leur bonté à son égard peut être reconnue, et pourtant, cela ne suffit pas à ce qu’il la croie ; il ne parvient pas à en vivre. Savoir est une chose, croire en est une autre !

N’être « qu’un merde », comme « un insecte écrasé depuis trois ans sur mon pare-brise ». « Je me fais très souvent chier. A part dans le travail, la création. Tout le reste m’ennuie. Les discussions, faire de nouvelles connaissance, les amis de mes amis, parfois mes amis, les petites règles de la vie qui font qu’on est obligé de respecter des codes précis pour évoluer dans d’autres cercles. » « Jours qui, depuis trois semaines, ne faisaient qu’un seul gros bloc grisâtre, rempli d’hiver et de frayeur. J’avais la même pensée terrifiante du moment où j’ouvrais les yeux à celui où je les fermais. Dès que la journée laissait place à la nuit, ça empirait, je suintais de crainte. […] Quand il m’a annoncé cette dépression, je ne l’ai pas cru, malgré le fait qu’il ait quarante ans de pratique, mais ça m’a soulagé. » « Mon corps a fini par lâcher, une grippe, et juste avant qu’elle se déclare, je me suis retrouvé allongé par terre dans un parking, une clope au bec, la cendre tombant sur mes larmes, mes larmes glissant dans mes oreilles, mes oreilles sur bitume froid, et le froid me remplissant d’un bloc, ténu. »

Ce n’est sans doute pas le meilleur texte de la rentrée littéraire, mais l’on comprend que le mécanisme de la fiction permettre à bien des lecteurs de nommer leur propre moment dans les relations, le travail, la famille, la société.

E. De Luca, Le plus et le moins

Erri De Luca, Le plus et le moins, Gallimard, Paris 2016

Texte qui date de 2015, Le plus et le moins n’est pas d’un abord facile. Du moins le temps des premières pages. On ne sait pas à quoi l’on a affaire, des petits chapitres de quelques pages qui présentent des sensations plus que des anecdotes. On comprend peu à peu qu’il s’agit de souvenirs, comme des pages détachées d’une éphéméride, rassemblés, sans lien entre eux, si ce n’est qu’ils finissent par dessiner le monde de l’auteur, sa manière de vivre le monde.

La beauté de la prose, la force des images, le surréalisme qui transmue le réel tiennent le lecteur en suspens plus qu’une narration. « J’ai touché l’immense en peu d’espace, l’épuisement du corps et l’énergie absorbée par un fruit cru de mer. J’étais une chose de la nature exposée à la saison. Je donnais le nom de l’île à cette liberté. »

C’est le fils accompagnant sa mère âgée renouveler ce qu’elle sait être sa dernière carte d’identité. Il est incapable de dire quoi que ce soit quand elle dit sa fin, sa mort mais prend le plus grand soin du corps qui peine dans l’escalier du bureau de l’Etat civil. « A présent, elle fait aussi partie de l’histoire. Dans ma cuisine, le soir, assis à notre table déserte, je mâche mon dîner les yeux dans mon assiette et j’avale les manques dont je suis composé. »

C’est la littérature, la lecture. « Les livres ne redoublent pas l’épaisseur des murs, ils l’annulent au contraire. A travers les pages, on voit dehors. »

C’est la force de la révolte, celle qui refuse l’injustice et le mépris. C’est l’anarchie comme dénonciation de tous les pouvoirs. « « Vos fils et vos filles sont au-delà de vos ordres » : ce n’était pas un cri, c’était un crachat sur les pieds des hiérarchies, un graillon contre l’arbre de la transmission de pouvoir et de soumission d’une génération à l’autre. » « Là où la guerre est la loi, les actes de la paix sont clandestins, des actes de bandits. » Tous ceux qui aident les migrants le savent alors que le ministre vend le pays au diable de la haine des ignorés.

C’est la rencontre amoureuse qui troue l’absence, interdit la suffisance retirée du vieux garçon. « La femme était un bout de soir de fin de décembre, entrée par la porte en même temps que le vent. […] Elle a ri entre mes bras, le sursaut le plus beau qu’un homme puisse contenir. »

Les moments ainsi juxtaposés n’ont plus grand-chose d’autobiographique ; ils ne sont plus rien de circonstanciel ni d’individuel. Ou plutôt, leur singularité donne au texte une forme d’universalité, rien d’abstrait, mais ce qu’effectivement ceux de l’humanité ont en partage, voudraient avoir à se raconter, tant comme ce qu’ils savent que ce qu’ils ont besoin d’apprendre.

On termine la lecture, comme si c’était un art de la simplicité que la vie, et que c’est tellement difficile la simplicité. Non le simplisme, les p’tites jolies choses, la première gorgée de bière, etc. mais le rire aux éclats de l’enfant nietzschéen. Lecteur des Ecritures, Erri De Luca est si souvent le commentateur de la pauvreté de cœur évangélique, une porte étroite, un joug qu’il faut du temps à découvrir léger, la vie en abondance dans la frugalité. Du journal d’un aveugle, réécriture d’une guérison par Jésus, passe comme l’évangile du miracle à la croix. « Hélas, homme, tu as ouvert les yeux à tant d’entre nous et personne ne pourra fermer les tiens quand tu les ouvriras tout grands et aveugles sur l’échafaud des Romains. Ils le suspendirent à la poutre les bras écartés. Je suis resté jusqu’à son dernier souffle. « Dans ta main, confie mon vent », cria-t-il en citant les vers du psaume de David. Soudain, il fit nuit en plein jour, un goudron d’obscurité sur Jérusalem. Seuls, nous autres les aveugles, trouvâmes le chemin du retour sans obstacle. »

« Éleveur de Lumière »

La lumière a brillé dans les ténèbres

Vincent Breed
Artiste verrier

Le service Arts, culture & foi du diocèse de Lyon
a demandé à Vincent Breed une création à l’occasion de l’Avent 2023,
de la fête de l’Immaculée Conception et du Temps de Noël.

Des vases fermés ou des bornes milliaires, gestation ou points d’étape, la vie, une route.
Sombres, d’un violet ténébreux puis, sans que l’on sache comment, miroir argenté qui reflète la rue, les passants.
Au sol des éclats de verre, comme un chaos, vitrine cassée ou bouteilles de soûlards, et pourtant, ce n’est pas une décharge.
Le monde ordinaire, le nôtre – notre reflet sur les bornes.

Deux questions en forme d’affirmation : « Je suis qui », « Je fais quoi ». Il faut relever la tête.

A peine visibles, des points de lumière venus d’ailleurs, pas de la rue.
Le monde – le nôtre, visité. C’est à peine visible. Il n’y a rien qui aveugle, dénonce, écrase. Les tessons même en sont transpercés et se muent en tapis royal.

Seulement mêlée au monde, une lumière brille dans les ténèbres.

C. Djavann, Et ces êtres sans pénis ! (roman)

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C. Djavann, Et ces êtres sans pénis !, Grasset, Paris 2021

On ne sait, à part le dernier chapitre, ce qui relève de la fiction ou de la réalité, dans le roman de Chahdortt Djavann. C’est que la réalité peut-être plus mortelle que la pire des fictions et que la fiction, même improbable, laisse entendre que l’humanité, les femmes d’abord, ne sont pas faites pour subir les pires violences, renverse les évidences idéologiques ou factuelles. Le texte ne manque pas d’humour, grinçant ; le surgissement dans la fiction de l’auteure est vraiment original. « La littérature, la fiction, n’est rien d’autre qu’une revanche imaginaire sur la réalité. » Lorsqu’il n’est pas possible de changer le monde, lorsqu’il faut trouver des stratégies pour vivre, encore.

Le cadre est celui du régime islamiste iranien, et particulièrement la violence qu’il réserve à « ces être sans pénis ». Une haine du régime est nourrie par la mise en intrigue de faits divers ; Négar et Leili, Sara, une deuxième épouse ‑ sans nom ‑, assassinée par son mari, leurs histoires sont celles, aussi incompréhensibles qu’incontestables, d’une société qui n’existe qu’à opprimer jusqu’à la majorité de sa population. Comment cela est-il possible ? Pourquoi cela est-il possible ? A quoi cela sert-il ? Quel intérêt peuvent bien y trouver les mâles ? Vivre d’être plus forts, vivre d’opprimer. C’est tellement outrancier que l’on en oublierait qu’il n’y a pas qu’en Iran que l’égalité de dignité des hommes et des femmes n’est pas la norme.

Ce qui rend la religion détestable, plus que son dogme ou ses rites, c’est l’usage de la force, la violence institutionnelle qui détruit et opprime les personnes aussi bien que l’art de vivre et la culture. Une religion peut-elle paraître un tant soit peu porteuse de vérité et d’avenir tant qu’elle assène par la force ce qu’elle estime nécessaire ? A croire qu’elle ne pourrait prendre sens que par ce qu’elle suscite de réaction, de rejet, d’aspiration à la liberté et à la vie, en les empêchant. La religion des mollahs et des ayatollahs nourrit une pensée des Lumières sans cesse réinventée.

On sera peut-être moins séduit par l’aspect idyllique ou paradisiaque de la société alternative. Peut-être est-ce mieux que cette dernière demeure impossible, farfelue même, pour que l’on ne se prenne pas à rêver du grand soir ou du paradis sur terre. On sait combien les messianismes et autres utopies ont généré de catastrophes. Que seulement l’on trouve dans la fiction la force de dénoncer l’horreur et la ressource de vivre, avec les moyens du bord, une humanité… humaine.

L. Murat, Proust roman familial

Robert Laffont, Paris 2023 (Prix Médicis essai)

Le moindre des intérêts de Proust, roman familial, n’est certes pas de donner une impétueuse envie de lire ou relire La Recherche. A travers l’histoire, évidemment re-composée, ou tout simplement écrite, composée, de sa propre expérience, Laure Murat met en évidence l’efficace, l’efficience de la littérature.

S’il s’agissait d’autobiographie, de témoignage, cela pourrait être intéressant, tout comme si était présentée une étude universitaire. Bien que l’érudition se devine sans jamais se montrer, le texte ne relève pas de la critique littéraire non plus. On pourrait davantage parler d’un essai de sociologie, ce que fait la lecture, et tout particulièrement, celle de Proust, en éclairant, montrant, décodant le monde, en émouvant et mouvant le lecteur.

La Recherche décrit et déconstruit le monde, et d’abord celui dont l’autrice est issue. Pas plus que l’intérêt de Proust résiderait dans la proximité du beau-monde, le texte de Laure Murat ne concerne et ne vaudrait que pour celui-ci. Aussi séparée qu’elle se veuille, la mise en scène de l’aristocratie dans La Recherche, permet, ne serait-ce que par ricochet ou par effet miroir, d’éclairer les, des, fonctionnements largement partagés de la vie en société.

Le cadre hypernormé de l’aristocratie est démonté par Proust, liens qui figent, arraisonnent, desserrés voire défaits. C’est le royaume de l’apparence, du paraître, où il convient – ce sont bien des convenances – d’évoluer dans la société de façon policées au point de ne jamais exprimer l’âpreté ou la jubilation, l’ennui ou l’indifférence de l’existence. « L’aristocratie, royaume du signifiant pur et de la performance sans objet, est un monde de formes vides. »

Toute littérature digne de ce nom propose d’essayer des mondes, de « percer de nouvelles perspectives » et celle de Proust permet d’exister dans une forme d’alternative au monde hiérarchique et traditionnel, celui de la transmission de l’identité que l’on croit immuable et qui est cultivée, protégé comme un patrimoine ou un monument historique, à vouloir être sans cesse répétée.

Le passage à une autre manière de vivre est libération et rupture, violente, sans retour, comme un impératif catégorique : « Choisis la vie ! ». Dans la Recherche, l’homosexualité est refoulée ou du moins clandestine, alors même que le roman la fait venir au grand jour. Ce que Proust en dit comme devant être cachée constitue une sorte de Pride. C’est un des aspects parmi d’autres de la vie de l’autrice qui trouve dans la lecture de Proust une porte de sortie (du placard). Terreur que la réaction de sa mère : « tu es une fille perdue », une prostituée, une fille que je perds, qui est morte, une fille condamnée…

Ce qui se joue dans la lecture de la Recherche est ainsi une série d’expériences de libération, et ce n’est pas sans raison que l’on pourra parler d’expérience de salut. Il n’y a pas à attendre les Lumières et la Révolution pour parler de liberté comme but, et non comme moyen ou condition seulement. « C’est pour notre liberté que le Christ nous a libérés », écrit curieusement mais sensément Paul. Le grec de Galates 5, 1 ne fait pas problème, mais les traducteurs sont à ce point décontenancés par ce qui leur paraît un pléonasme, qu’ils inventent des contorsions qui n’ont pas lieu d’être et enchaînent là où tout dit la liberté.

Le dernier chapitre de Laure Murat parle de salut ‑ non religieux ou théologique : vie humaine, libérée autant que possible, ce qui rend la vie vivante. Il existe, on le sait des vies de moribonds, et même des moribonds volontaires, de moribonds qui agencent le monde en mort, des vies mortifères. Le portrait peu amène que trace plusieurs pages de la mère de l’autrice, en fournit un exemple éloquent. Et ce qui ouvre la possibilité d’un vent de liberté est une forme de quête, où non seulement l’on se reconnaît indigent, manquant, mais où l’on éprouve que, plus l’on (Re)cherche, plus s’excite le désir, plus ce qui est désiré se dérobe, manque, ou plutôt, plus ce que l’on en attrape ou retient n’est pas cet objet. Ainsi l’attente du baiser du soir qui ouvre le roman de Proust. La Recherche se nourrit du manque.

Dans un univers sans foi, ces mots et cette expérience ont la même forme que ce dont témoignent les mystiques en face d’un christianisme qui, à bien des égards, fonctionne lui aussi comme la transmission d’une tradition muséographique ou identitaire et non vivante, une apparence normée et des règles de convenance qui font croire que tout n’est qu’amour, joie et paix, et dissimulent tant de bassesses et d’esclavages.

Denis Dercourt, Evreux (roman)

Denoël, Paris 2023

Est-il possible de raconter une histoire, la vie d’un homme, depuis ses parents jusqu’à ses enfants ? Quelles relations de cause à effet entre les choix d’un père ou d’un grand-père sur la vie de leurs descendants ? Comment ne pas succomber à une psychologie de pacotille ?

Le livre de Denis Dercourt est constitué d’autant de chapitres que d’années. On ne sait pas vraiment ce que vivent les personnages, ce qu’ils ressentent. Pas d’introspection. Pour la plupart, on ne saura d’eux que quelques moments, ceux qu’ils ont en commun avec le protagoniste. Le récit se présente comme un relevé factuel, froid, des actions des uns et des autres. Au lecteur de se « débrouiller » avec ce qui paraît autant de faits divers dans les journaux. Léon lit aussi, dans une langue qu’il ne connaît quasi pas, ce type de comptes rendus. Que sont les vies des uns et des autres, prises comme ce qu’en saurait un détective privé ? Assurément des occasions de condamner, de dénoncer, de faire chanter, morceaux d’un puzzle qu’il ne semble pas utile de finir pour en savoir plus que nécessaire.

Pourtant, on s’attache aux nombreux personnages du roman. Pourquoi ? Parce que seulement on continue, adultes, à aimer que l’on nous raconte des histoires ? Parce que plus que ces histoires, nos vies, sont interrogées, tout spécialement selon l’axe du bien et du mal ? Parce que nous savons, même sans jamais le dire, que toute vie à travers une biographie de fait divers, est bien davantage, est estimable, digne, du moins souvent. Qu’est-ce que bien faire, ou mal, lorsqu’il s’agit de vivre, de survivre, de trouver les moyens d’une revanche sur un passé qui nous échoie et que nous marque comme au fer et nous blesse irrémédiablement ou nous construit dans une capacité toujours renaissante à vouloir la vie : l’absence d’un père, sa trahison, la fidélité des mères, l’incapacité des uns à se tenir à une parole, la fidélité des autres à la leur, quoi qu’il en coûte.

Des aventures cabossées n’empêchent pas la bonté, des vies rangées n’évitent pas le désastre, maladies ou méchanceté, crimes, vengeances, ou incapacité d’assumer ses actes. N’importent pas à l’auteur les destins de chacun, mais ce que les rencontres donnent d’occasion de faire du bien ou du mal, y compris de faire du bien comme renvoi d’ascenseur. Faudrait-il croire que la vie est affaire de mérites et de rétribution du mérite ? Pourquoi certains semblent semer toujours la bonté quand d’autres paraissent tout faire en vue de leur intérêt, quitte à dépouiller ou détruire l’autre ? Pourquoi l’habitué au mal tient-il cependant des limites et met son honneur à ne pas spolier n’importe qui ?

Il n’y a pas de justice immanente. Tout est bien qui finit bien est un mensonge, celui des romans notamment, d’où le danger pour l’écrivain. Le livre de Job, lu au détour d’un chapitre, raconte depuis longtemps le non-sens de l’existence. Pourquoi nous mettre sous les yeux ces questions de toujours ? Pour nous obliger à suspendre notre jugement ? Pour interdire toute théorie ? Demeurer éveiller, ce pourrait être une manière de dénoncer le mal, sans même ouvrir la bouche, juste pour l’avoir vu. Ce pourrait aussi être une manière de compatir, juste d’être témoin. Ce pourrait enfin être une manière de faire le bien, juste en en rendant compte.

Evreux se lit facilement et agréablement. La froideur de faits divers ne parvient pas à refroidir l’attachement que l’on porte aux personnages, y compris les salauds. On finit par les aimer, au moins leur être attaché. Tour de force. Quant à la justice du ciel, d’après le pasteur qui enterre Léon, elle fait que même les salauds prennent part au banquet des noces. Décidément, sale temps pour la rétribution et le mérite !

Richard II, TNP

Au TNP Villeurbanne, du 10 au 17 novembre.

L’exercice du pouvoir peut-il être bon ? Qu’est-ce qu’un bon pouvoir ? Celui qui décide et décharge les autres du poids des responsabilités, celui qui fait consensus (jamais unanime) et consulte ? Celui qui flatte les intérêts ou celui qui vise le bien commun quitte à se mettre tant de monde à dos ? Celui qui cherche la paix y compris contre les légitimes demandes de sanction des agresseurs ou celui qui place son pays comme une force qui dissuade de l’attaquer ? Où et comment trouver l’argent pour la politique ; il faut bien le prendre où il est !

Aristote pensait le politique comme usage de la parole pour écarter la violence, la canaliser du moins. Platon, constatant la condamnation inique par l’institution de justice du juste, n’était pas loin d’y voir qu’une comédie cynique.

Richard II, jeune monarque, suscite l’envie d’être remarqué comme son allié. Ce sera à qui sera le meilleur courtisan, quitte à médire des autres. Tous ces gens qui veulent le meilleur sont capables du pire. Le roi les juge selon ce pire seulement et les exile. Grisé par la puissance de ses décisions, il se croit capable de tout, ne tient pas compte des résistances à son pouvoir. Il fantasme le paradis où un Père jugerait avec justice dans un monde d’enfants obéissants de sorte que chaque conflit réglé serait comme n’ayant jamais existé.

La faute de Richard est sienne, mais aussi celle de chacun quand il se fait courtisan, servile volontaire, rendu sourd au bien commun par la seule quête de son intérêt personnel. La faute de son successeur sera de croire lui aussi à la possibilité d’un nouveau départ, page blanche, paradis sans héritage fautif. Gouverner c’est, depuis toujours, évoluer au milieu du mal, le moins injustement possible.

Shakespeare met en scène la tragi-comédie du pouvoir, cauchemar pour le gouvernant et les gouvernés. A part les questions propres à la démocratie, au rassemblement des suffrages, ses questions sont celles qui minent nos sociétés et tout groupe, y compris l’Eglise. Sont-ils donc tous pourris ? Ne pourrait-on que s’en remettre à un homme, une femme, providentiel (qui bien sûr n’existe pas) ?

Dieu est partout dans le texte, jusqu’à la caricature de prière où le ridicule ne tue pas ! Et pourtant, au XVIe comme on XXIe siècle, on n’a guère essayé de gouverner en servant. Est-ce à dire que l’on n’a pas la bonne idée de Dieu ou que l’enseignement de Jésus est impossible ? Lorsque Richard épouse autant qu’il y est contraint le renoncement, il ne gouverne plus…

Peut-être regrettera-t-on la rapidité à laquelle le texte est dit. La farce, la drôlerie au cœur du drame, si caractéristique du baroque, oblige à ne pas croire ce qui est raconté, à interroger l’histoire pour qu’elle ne soit pas un conte avant d’aller dormir. Micha Lescot, remarquable par la variété de son jeu trouve des partenaires à sa hauteur.